Aller au contenu

JOUR 20

Ça me fait bizarre de me dire que je ne suis jamais restée aussi longtemps chez moi sans bouger. Je me demande quels autres moments j’ai vécus comme ça, et je ne me souviens que des longues convalescences de mes maladies d’enfant. La varicelle, la rougeole peut-être, les grosses grippes ou gastro qui me faisaient rater l’école pendant 2 ou 3 semaines. J’ai retenu 3 semaines mais je n’en sais rien en fait. Maman combien de temps suis-je restée au lit pendant ma varicelle ? Ça m’a paru long mais ça ne l’était peut-être pas tellement. On était couché toute la journée, et c’était le seul moment où on pouvait manger au lit. On avait un repas servi sur un plateau, un repas spécial maladie avec bouillon, biscotte, compote. Chiant. Mais efficace, on finissait par guérir.
Je me demande quand j’ai été malade pour la dernière fois au point de ne pas pouvoir quitter mon lit plusieurs jours d’affilée. J’ai l’impression que ça ne m’est pas arrivé depuis l’école primaire. Peut-être qu’une fois j’ai raté un jour au collège parce que j’ai prétendu être malade alors que je ne l’étais pas tant que ça. Mais ça n’avait pas duré plus d’une journée. Je ne me souviens même pas d’avoir raté une journée de travail. Être rentrée plus tôt parce que j’avais mal dormi et que j’étais fatiguée oui, mais avoir été arrêtée je ne crois pas.
Alors depuis 15 ans il ne m’est pas arrivé d’être contrainte de rester enfermée ? C’est énorme !

Il y a eu ces moments où j’avais un mémoire à rédiger, 100 pages en 3 semaines. C’était intense et le temps manquait pour sortir mais je m’octroyais des pauses et je ne me sentais pas enfermée, juste pressée de terminer. D’ailleurs la fin de mon calvaire dépendait de mon efficacité, et non des avis d’épidémiologistes et d’Emmanuel Macron.
Ce moment est bizarre parce qu’on vit tous le même arrêt de nos vies, le même isolement et la même privation de nos libertés. Mais c’est intimement nouveau pour chacun d’entre nous, c’est un instant d’une longueur inédite dans nos souvenirs, dont nos corps n’ont jamais fait l’expérience. Comme une très longue convalescence, mais à la maison et paisible, sans douleur. Enfin sauf pour les personnes malades. Ou pour les personnes qui ne sont pas dans leur maison. Et ça correspond exactement à ce que tout le monde dit partout depuis 20 jours, bonjour je réinvente le presse citron. Ok c’est pas ça l’expression.
Peut-être que prise dans mon quotidien, j’oublie à quel point c’est inédit et historique. On se l’est beaucoup dit au début, et puis maintenant qu’on l’expérimente depuis plus de 2 semaines on a perdu de vue l’impression globale avec laquelle on est entré là-dedans, et on trouve déjà ça normal et commun, on oublie que ça ne l’est pas du tout.
Ou peut-être qu’il n’y a que moi qui ressens ça, parce que je vais bien, que mon avenir n’est pas directement mis en danger, et que je ne regarde pas assez les actualités.
Peut-être que le reste du monde est beaucoup plus au courant que tout ceci n’a rien de normal et se rend bien compte que chaque nouveau jour renforce le caractère historique et inhabituel de cette affaire. Moi je me laisse porter.

D’ailleurs je change d’avis comme de chemise sur toute cette situation. Parfois en pleine insomnie j’ai peur de ce virus, j’ai peur de ce confinement, je m’inquiète que ça dure. Parfois j’en fais des cauchemars ou des rêves tristes. Et puis parfois je suis au soleil sur le balcon et j’écoute ma grand-mère me répéter que « nos dirigeants ont dû tomber sur la tête » parce que des grosses grippes il y en a déjà eu des tas et des bien pires, et qu’on n’en faisait pas autant d’histoires. Elle me dit qu’aux temps de la tuberculose tout le monde savait qu’il fallait garder une distance de sécurité, qu’on se faisait un sourire de loin pour se dire bonjour, qu’on ne se touchait pas, qu’on ne s’embrassait pas, et que d’ailleurs c’était très bien comme ça. Dans ces cas-là je l’écoute et je me dis que oui, en effet, on va très loin pour une grosse grippe, qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Et puis deux heures après je tombe sur des extraits des journaux télévisés de Fox News ou d’autres média conservateurs américains qui parlent d’un complot ou d’un emballement hystérique inventés par les démocrates pour déstabiliser les jolis et gentils Américains et ça résonne comme la preuve exacte que oui, ce virus est sérieux et grave.
Peut-être que l’une des bonnes solutions pour se faire un avis sur une question de nos jours c’est de regarder Fox News et de croire tout l’inverse.

Bref, en attendant j’essaie de ne pas me poser tant de questions et je continue à colorier sur mon balcon. Au moins j’aurai un bronzage digne des années de fac, quand on passait notre temps à glander dans l’herbe pour « réviser ». Oh de l’herbe ! Quel doux et frais souvenir.
Je continue à écouter des podcasts et je mise tout là-dessus pour devenir intelligente.
Je me suis occupée du compost, une fois n’est pas coutume, parce qu’on avait beaucoup d’épluchures et que Charlotte avait droit à une pause, mais clairement le compost n’était pas de cet avis et je me suis faite attaquer par une nuée de mouchettes vengeresses qui m’ont toutes sauté au visage pour me faire payer cette insolence. Ce nombre de mouches reste louche, on va changer de stratégie et laisser un peu de temps aux vers pour encaisser le surplus de déchets qu’ils ont à manger depuis qu’on est tous confinés et cuisiniers.

Sinon sur le cheval de bataille qui nous intéresse tous, le seul et l’unique, je vais partir là aussi sur une nouvelle stratégie : j’ai à nouveau les cheveux sales parce que je n’arrête pas de les tripoter alors que vraiment ça ne fait pas assez longtemps que je les ai lavés. Du coup j’ai consulté mes nouveaux conseillers capillaires, Jonathan et Quentin, qui m’ont tous les deux dit que je n’avais qu’à me passer les cheveux sous l’eau entre 2 shampooings, ce qui permettrait de me débarrasser du surplus de sébum sans agresser mon cuir chevelu. Voilà c’était peut-être évident pour tout le monde qu’on pouvait se laver les cheveux pour de faux mais pas pour moi.
Reste à savoir si j’aurai la foi de me mouiller les cheveux, de les démêler et de les sécher pour qu’ils restent gras, mais ça vaut la peine d’essayer.
Surtout parce qu’on a fait un lien direct avec mes boutons : je crois que ma tête tout entière n’arrive pas à gérer le gras. Les shampooings très fréquents devaient réguler l’ensemble et me permettre d’avoir un visage frais et immaculé (quasi) alors que là le gras s’en donne à cœur joie de tous les côtés.

Point intéressant d’ailleurs que les boutons sur mon visage puisque je cumule donc en ce moment peau grasse et peau sèche ce qui est vraiment abusé de la part de l’univers.
Il paraît que l’eau du robinet contient davantage de chlore pour la garder saine dans les réservoirs alors qu’elle est moins utilisée, et aussi pour tuer les petits virus qui font plouf plouf dedans. Très bien.
Je me lave le visage mais pas les cheveux, du coup c’est plus gras, mais avec de l’eau chlorée, du coup c’est plus sec.
Je suis perdue et démunie face aux grands problèmes de la vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *